Après une licence d’informatique à l’Université de Karlsruhe (Allemagne), un diplôme d’ingénieur en bioinformatique à l’INSA de Lyon et deux séjours de recherche aux Etats-Unis (Université de California San Diego) et en Allemagne (Université de Munich), Jean Hausser a fait une thèse en bioinformatique à l’Université de Bâle (Suisse). Suite à cela, il est arrivé à l’Institut Weizmann en Israël pour son post-doctorat en 2013. Impressions.

Jean HausserQuel a été votre parcours ?

Ma recherche à l’Institut Weizmann vise à établir des lois quantitatives en biologie. Un défi majeur de cette matière est l’incroyable complexité de la vie au niveau moléculaire. La vie s’organise en cellules (telles que les bactéries ou les cent mille milliards de cellules humaines qui forment notre corps) et chaque cellule contient des milliards de molécules. La chorégraphie de ces molécules détermine la vie ou la mort des cellules et la santé de notre organisme : un virus va réorganiser la chorégraphie moléculaire des cellules qu’il infecte à son profit. C’est une chorégraphie sans directeur artistique et, qui plus est, sans manuel explicatif.

Pour tenter de comprendre cette chorégraphie, je me suis posé la question suivante : pourquoi le vivant est-il organisé tel qu’il l’est, et pas autrement ? Pour y répondre, j’analyse des données sur la composition détaillée des cellules et j’y cherche des tendances, des motifs récurrents, que je justifie ensuite par des modèles mathématiques. Le but de ce travail est d’aider à avancer dans notre compréhension du vivant pour que l’on puisse un jour peut-être étudier la biologie comme on étudie la physique, et développer des médicaments comme on conçoit des ordinateurs.

Pourquoi avez-vous choisi de venir en Israël, et plus particulièrement à l’Institut Weizmann ?

La principale raison est scientifique. J’ai été inspiré par la recherche du Laboratoire de biologie des systèmes du Professeur Uri Alon. Ce laboratoire est à la pointe de l’étude des principes expliquant la complexité et l’organisation du vivant au niveau moléculaire que j’évoquais ci-dessus. En venant ici, mon but principal était d’apprendre comment découvrir de tels principes. De plus, le Prof. Alon est un chercheur qui réfléchit beaucoup au côté humain de la recherche, tant pour se gérer soi-même que dans l’animation d’une équipe de recherche. J’ai pensé que ce serait bon d’avoir un modèle pour m’en inspirer.

Ma venue en Israël a par ailleurs été motivée par l’envie d’une nouvelle expérience à l’étranger. C’était une chance de venir passer quelques années au Moyen-Orient, pour découvrir la culture israélienne et la culture juive qui m’étaient toutes deux étrangères. J’étais attiré par l’idée de m’essayer à l’hébreu, tant pour son côté mystérieux que parce que c’est une langue complètement différente des langues européennes. L’accès immédiat à la culture arabe en Israël (1 israélien sur 5 est arabe), aux territoires palestiniens, à l’Egypte et à la Jordanie – accessible en quelques heures via deux bus interurbains –  était aussi un grand plus. Enfin, c’est bien plus près que les Etats-Unis !

Comment percevez-vous cette expérience ?

C’est une expérience forte. Les aspects positifs de la culture méditerranéenne tels que les relations interpersonnelles chaleureuses, la gastronomie et le soleil cohabitent avec des centres de recherche de renommée mondiale : en termes de citations par article, l’Institut Weizmann est dans le top 10 mondial, juste derrière les grandes universités américaines. C’est comme si on avait déplacé le MIT sur une île grecque.

C’est inspirant d’avoir tant de chercheurs renommés et leurs étudiants dans un rayon de quelques minutes autour de son bureau. Une question sur les protéines membranaires de bactéries ? Il suffit d’un email et voilà un rendez-vous avec un expert mondial sur la question. Curieux de comprendre mieux comment la cryptographie fonctionne ? L’inventeur du RSA et de la cryptographie différentielle donne justement un cours sur le sujet. Etc. Et plus besoin d’aller à des conférences : des chercheurs du monde entier viennent présenter leurs travaux ici, et ce dans un large panel de disciplines.

Il y a aussi des aspects plus difficiles, principalement liés au conflit. Au quotidien, le conflit paraît bien distant vu des pelouses manucurées de l’Institut ou des terrasses des cafés de Tel Aviv, mais il en reste pourtant proche, comme les 8 semaines de la dernière guerre de 2014 l’ont rappelé. Si aujourd’hui le risque physique est actuellement négligeable pour la majeure partie du territoire israélien, pendant les périodes de crise, c’était psychologiquement dur de savoir que les maisons s’écroulaient et que les gens mouraient à même pas 50 km au sud de l’Institut, un fait que les alertes aux missiles venaient rappeler, parfois plusieurs fois par jour. En dehors de ces crises, le conflit présente aussi des opportunités de lire, de discuter, d’écouter pour comprendre, et parfois de s’engager à son niveau.

En quoi ce post-doc à l’Institut Weizmann est-il bénéfique à votre carrière ?

Il m’a aidé à créer un profil de chercheur convaincant, qui, je l’espère, me permettra d’ouvrir mon laboratoire en Europe d’ici 1 ou 2 ans. J’ai pu publier mes travaux dans des journaux scientifiques réputés et acquérir de nouvelles compétences dans différents domaines, de la biologie aux mathématiques en passant par l’informatique et la physique. J’ai également appris à mieux écrire scientifiquement (ce qui m’aidera à mieux partager mes résultats de recherche et à trouver des fonds pour financer mes projets), ainsi qu’à encadrer des étudiants et à enseigner dans un environnement différent. Enfin, il m’a donné le temps d’explorer différentes directions de recherche pour mon futur laboratoire.

Quelles sont, selon vous, les spécificités de la recherche en Israël par rapport à la France et par rapport au reste du monde ?

C’est difficile pour moi de parler d’Israël en général car j’ai uniquement travaillé à l’Institut Weizmann. Il y a bien sûr d’autres institutions renommées comme le Technion, l’Université hébraïque de Jérusalem, et d’autres, qui ont leurs propres atouts. Sur les spécificités de la recherche à l’Institut Weizmann, je retiens trois éléments :

  • Peu de hiérarchie : les relations d’autorité sont quasiment absentes au sein du laboratoire, de l’étudiant en master au post-doctorant. Chacun a plus ou moins d’expérience, mais au final, c’est ce qui est dit qui importe scientifiquement, pas qui le dit. Le peu de formalité vestimentaire en vigueur dans les universités israéliennes (shorts, t-shirts, sandales) y est peut-être pour quelque chose ! De même, les chefs d’équipes titulaires sont facilement abordables et en général prêts à aider ou à prendre une demi-heure pour répondre aux questions d’un étudiant d’un autre laboratoire. Ils m’ont aussi souvent donné des idées pour ma recherche.
  • L’indépendance des jeunes chefs d’équipes après leur post-doc : le travail scientifique et éducatif des nouveaux chefs d’équipes est évalué par le directeur de Département tandis que les chefs d’équipes titulaires les évaluent après quelques années en vue d’une titularisation. Ces derniers n’interviennent cependant pas dans la gestion des laboratoires des jeunes chefs d’équipes qui sont complètement libres de fixer leur direction de recherche, de recruter des étudiants, de demander des fonds par exemple. C’est un système motivant pour un jeune chef d’équipe.
  • Une charge administrative très faible : l’Institut Weizmann est dirigé par des chercheurs pour des chercheurs. En conséquence, l’activité des chercheurs est bien moins régulée et contrôlée qu’en France, ce qui leur permet de se concentrer sur leurs recherches.

Au final, ce séjour à l’Institut Weizmann a été une expérience formatrice pour moi, et je recommanderais à tout futur post-doctorant qui songe à s’aventurer en dehors des sentiers battus nord-américains de considérer un post-doctorat en Israël.

 

Le Service de coopération scientifique et universitaire de l’Institut français en Israël remercie Monsieur Jean Hausser pour ses réponses et lui souhaite bonne chance pour ses futures recherches et aventures scientifiques !

Propos recueillis par Juliette Chauveau